The Conversation

Les émotions de lecture : la parole aux lectrices et aux lecteurs


À chaque fois que je relis Le baron perché , d’Italo Calvino, j’ai l’impression, à la fois réconfortante et surprenante, de retourner chez moi. Peut-être avez-vous, vous aussi, un livre qui vous fait cet effet ? Ou peut-être alors, avez-vous déjà eu le sentiment en lisant, de redécouvrir votre propre langue ? Ou bien vous arrive-t-il de repenser avec émoi à des scènes de lecture qui remontent à l’enfance, ou qui vous renvoient à des personnes et des lieux qui vous sont chers ?

Pour caractériser ces liens forts et variés qui s’établissent entre la littérature et la vie réelle, la théoricienne de la littérature Marielle Macé parle d’une relation entre nos « façons de lire » et nos « manières d’être ». Les émotions que nous ressentons en lisant (joie, ennui, surprise…) et qui ressurgissent lorsque nous repensons à nos lectures constituent les traces les plus évidentes de cette relation.

Nous disposons aujourd’hui de nombreux outils théoriques et méthodologiques pour étudier les émotions suscitées par la lecture et leur mise en langage. Ceux-ci nous viennent de la théorie littéraire, de la linguistique, des sciences cognitives ou encore de l’anthropologie. Néanmoins, nous ne savons pas exactement comment les combiner afin de créer un cadre d’analyse uniforme et exhaustif.

J’espère apporter une petite contribution à cet effort intellectuel collectif à travers mes recherches doctorales, que je mène à Le Mans Université sous la direction de Brigitte Ouvry-Vial, dans le cadre du projet Reading Europe Advanced Data Investigation Tool.

Dans ce but, j’analyse les émotions suscitées par la lecture à partir d’un corpus de presque trois mille témoignages. Ces témoignages ont été écrits au début des années 2000 par des candidates et des candidats au jury d’un célèbre prix littéraire populaire organisé par une radio française. Les questions que je me pose face à ce corpus sont notamment les suivantes : quelles sont les émotions évoquées par les lectrices et les lecteurs, et par quoi sont-elles suscitées ? Ces émotions sont-elles exprimées par le biais d’un lexique récurrent ? Est-ce qu’elles influencent le système de valeurs, les décisions personnelles et professionnelles et, de manière générale, l’apprentissage du monde des lectrices et des lecteurs ?

Il y a, à mon avis, au moins trois raisons pour lesquelles il est particulièrement opportun de se poser ces questions aujourd’hui.


« Parce qu’elles sont là »

Que la littérature, et surtout la fiction littéraire, puisse provoquer des émotions intenses n’est certainement pas une découverte qui date d’aujourd’hui. Il suffit de penser aux pages que Simone de Beauvoir, Jean-Paul Sartre ou Nathalie Sarraute, pour ne citer que quelques grandes figures littéraires, ont consacrées aux plaisirs et aux bouleversements uniques qu’un livre peut provoquer.

Ce qui est nouveau, en revanche, c’est la multiplication des occasions qu’ont les lectrices et les lecteurs « ordinaires » – « profanes » et amateurs de littérature de tout genre – de mettre des mots sur leurs expériences de lecture, et de les partager avec leurs pairs ainsi qu’avec les critiques et les auteurs. Les exemples de ce phénomène, foncièrement lié aux transformations du numérique, abondent : des réseaux de lecture en ligne, comme Babelio et Goodreads, à des plates-formes consacrées à la fois à l’écriture et à la lecture, comme Wattpad et Scribay, en passant par les blogs, les cercles de lecture et les ateliers de bibliothérapie, en ligne et en présentiel.

Paraphrasant la réponse du grand alpiniste britannique George Mallory à ceux qui lui demandaient pourquoi il voulait gravir l’Everest, je suggère que les émotions suscitées par la lecture devraient être étudiées tout simplement « parce qu’elles sont là », plus que jamais sous nos yeux. Face à ce contexte nouveau qu’Internet constitue, les études littéraires sont amenées à s’ouvrir à l’expérience de lectrices et lecteurs ordinaires, en repensant ainsi leurs approches traditionnellement fondées sur des modèles conceptuels abstraits ou sur des figures de lecteurs « experts ».


Parce que la culture n’appartient plus seulement aux experts

Le champ littéraire n’est pas le seul à évoluer : toutes les pratiques culturelles sont désormais transformées dans un sens participatif. Les amateurs contribuent de manière décisive à la circulation, à l’évaluation et même à la production de la culture, selon ce mécanisme étonnant que le sociologue des médias Axel Bruns a résumé par la notion de produsage.

Les usagers, à la fois consommateurs et producteurs, revendiquent leur place dans la sphère culturelle. Face à ces changements, les sciences humaines constatent la nécessité de repenser radicalement leurs méthodes de recherche. En effet, le volume considérable de nouvelles sources d’analyse – pour certaines nativement numériques – implique la mobilisation d’outils technologiques adaptés à la collecte et au traitement de ces nouveaux corpus. Par ailleurs, cette culture produite « par en bas » amène les sciences humaines à s’intéresser non seulement aux œuvres – qu’elles soient ou non canoniques – mais aussi à la réception et aux sensibilités des usagers.

Aujourd’hui, et le plus souvent dans le cadre de projets collectifs et interdisciplinaires, nous nous intéressons de plus en plus aux voix des lecteurs d’hier et d’aujourd’hui, en partant d’entretiens, lettres, bulletins de bibliothèques, commentaires en ligne, blogs de lecture, etc. Mon travail sur les émotions de lectrices et lecteurs « ordinaires » est un exemple de la manière dont les sciences humaines peuvent aborder autrement des pratiques culturelles, comme la lecture, qui sont longtemps restées prisonnières de disciplines distantes les unes des autres (les études littéraires, la sociologie, l’histoire…) et de leurs méthodes et hiérarchies propres.


Pour explorer les liens qui existent entre nos émotions, notre corps et notre esprit

Depuis la Grèce antique, la pensée occidentale oppose les émotions et le raisonnement : les premières sont des pulsions violentes, le second un processus intellectuel pondéré ; les premières relèvent du corps, le second de l’esprit. Cette dichotomie a été progressivement mise de côté, en philosophie comme en psychologie.

Aujourd’hui, nous savons non seulement que nos sens influencent notre façon de penser et de percevoir le monde (théorie de la cognition incarnée), mais aussi que toute émotion spontanée repose sur une forme de raisonnement (théorie de l’évaluation cognitive). Ces découvertes nous amènent à revisiter les émotions, et en particulier la subtilité des frontières séparant les perceptions, les sentiments et les jugements de valeur.

La lecture de la littérature constitue un terrain privilégié pour explorer des questions relatives aux liens qui se tissent entre émotions, corps et esprit : existe-t-il une relation entre l’interaction matérielle avec le livre – numérique ou papier – et notre engagement avec son contenu ? Quelle est la relation entre les émotions représentées dans la fiction littéraire (pensez à la détresse de Madame Bovary abandonnée par son amant !) et les émotions dont nous faisons l’expérience dans la vie réelle ? Comment notre réponse à la lecture influence-t-elle le jugement que nous portons sur le livre ? Ce ne sont là que quelques-unes des nombreuses pistes de recherche que nous ouvrons en nous mettant à l’écoute de lectrices et lecteurs ordinaires.

Pourquoi la recherche s’intéresse-t-elle donc aujourd’hui aux réponses à la lecture ? D’abord, parce que nous avons accès à de nouveaux gisements d’informations sur les pratiques, les goûts et les sensibilités de lectrices et lecteurs ordinaires ; d’autre part, parce qu’il y a actuellement une prolifération de discours d’amateurs, qui contribuent désormais de manière de plus en plus significative à la circulation, à l’évaluation et à la production de l’art ; enfin, parce que l’analyse des émotions des lecteurs nous fournit des indices sur la nature incarnée et sur la fonction cognitive des émotions.

Auteure :
Elena Prat, doctorante en littérature comparée à Le Mans Université

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.