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Pandémie : la Chine au cœur des discours géopolitiques

Regards de chercheur.e.s

Pandémie : la Chine au cœur des discours géopolitiques

par Pierre Guerlain, professeur émérite en études américaines, Université Paris Nanterre, ancien professeur à Le Mans Université.

 

Avec l’arrivée de la pandémie du Covid19, la Chine s’est retrouvée au centre de multiples accusations et, en même temps, au cœur de nombreuses attentes en termes de fourniture de matériel médical. Soudain, l’image de la Chine s’est brouillée et les discours d’analyse géopolitique ont pris des tonalités accusatrices avec des accents de nouvelle guerre froide.

Il convient donc de démêler les divers enjeux qui sous-tendent les perceptions occidentales de la Chine et de tenter aussi de se frayer un chemin entre toutes les propagandes.

La pandémie a commencé à Wuhan en Chine et divers pays ont été affectés de façon plus ou moins grave. Il semble à peu près établi que le marché de Wuhan ait été le point de départ d’une nouvelle épidémie mais diverses théories ont fait leur apparition concernant l’origine du virus. Certains, en Chine, ont affirmé que ce virus aurait été amené en Chine par des militaires américains qui participaient à des jeux militaires à Wuhan en octobre 2019. D’autres ont affirmé que le virus était le produit d’une fuite, probablement accidentelle, depuis un laboratoire P4 à Wuhan. Pour le professeur Montagnier, le virus du Sars-CoV-2 est le produit d’une création pour y inclure un segment du virus du VIH. Ces diverses théories, considérées comme complotistes, ont créé de la confusion sur l’origine même de la pandémie.

Une autre accusation qui vise la Chine concerne les mensonges qu’elle aurait proférés. Ceux-ci sont de plusieurs ordres : d’abord d’avoir caché l’épidémie et puni les lanceurs d’alerte qui en parlaient, puis de l’avoir minimisée puis d’avoir menti sur le nombre de morts causés par celle-ci en Chine même. L’historique des déclarations chinoises montre bien que, comme il est habituel dans les cas de grandes pandémies à travers l’histoire, la Chine a cherché à minimiser l’épidémie qu’elle ne connaissait pas à ses débuts, qu’elle a eu recours à des pratiques autoritaires, fréquentes dans ce pays, pour intimider les spécialistes de la santé qui s’interrogeaient sur une nouvelle forme de pneumonie qu’ils et elles ne connaissaient pas, qu’elle a tardé à reconnaître la transmission d’humain à humain qui n’est arrivée que le 20 janvier 2020. La ville de Wuhan n’a été mise en quarantaine que le 23 janvier.

Entre le début de l’épidémie en Chine en novembre, probablement, et le 23 janvier le virus a circulé dans le monde entier en suivant les routes de la mondialisation marchande. Ce retard chinois dans les annonces et les mesures prises pour lutter contre l’épidémie sert de base aux accusations les plus graves. On peut noter cependant que la Chine a révélé, dès le 31 décembre 2019, l’existence d’un foyer de pneumonie d’origine inconnue et a averti le CDC (Center for Disease Control) américain le 3 janvier 2020. Le 7 janvier, la Chine annonçait avoir séquencé le SARS-CoV-2 qui affectait alors 27 personnes ayant été en contact avec le marché des animaux vivants de Wuhan.

Les États-Unis et la Chine sont entrés dans un cycle d’accusations mutuelles de mensonges et de propagande et il peut être tentant de s’aligner sur l’une ou l’autre de ces propagandes pour simplifier l’appréhension d’un phénomène complexe. Le président Trump insiste pour parler du « virus chinois » et son secrétaire d’État utilise l’expression « virus de Wuhan » et semble s’interroger sur la véritable origine de ce virus.

Certains faits peuvent cependant être établis : le retard chinois dans les annonces et dans le confinement de Wuhan expliquent certainement comment le virus s’est répandu à travers le monde mais n’exonère aucunement les autorités sanitaires de divers pays qui font face aujourd’hui à une pandémie qu’elles n’ont pas su juguler. Si les États-Unis ou la France ont un nombre élevé de morts dus au CoviD19, cela tient à leur niveau d’impréparation dont les paramètres ont été étudiés par divers organes de presse, dont Le Monde, Le Monde diplomatique et Mediapart. Le Vietnam qui n’est pas critiqué comme la Chine en dépit du fait que ce pays a des structures autoritaires qui sont assez proches de celles de la Chine, pays pourtant peu populaire auprès des Vietnamiens, a su adopter les mesures qui conviennent dans les cas d’épidémie et n’aurait aucun mort. La Corée du Sud et les États-Unis ont eu des trajectoires fort différentes face à la pandémie et des résultats également très contrastés. Les mensonges d’État sur la pandémie existent aussi dans des pays comme la France ou la Grande-Bretagne et les controverses sur le nombre exact de morts n’épargnent pas ces pays démocratiques.

Les comparaisons internationales, mal aisées tant les superficies, densités de population et hasards des déplacements internationaux influent sur les résultats, sont cependant assez révélatrices.

Les pays qui très tôt ont testé massivement et isolé les personnes soit contaminées soit ayant été en contact avec des personnes contaminées, même porteuses asymptomatiques du virus ont obtenu de bons résultats. Ces résultats ne dépendent pas du système politique puisque aussi bien le Vietnam autocratique que la Corée du Sud ou Taïwan démocratiques ont pu juguler la pandémie sans confinement massif mais parfois de façon attentatoire aux libertés publiques tant en Corée avec le traçage numérique qu’au Vietnam. Ces pays asiatiques ont une expérience des pandémies et des habitudes de port du masque en public. La France qui, comme l’on sait notamment grâce aux déclarations de l’ancienne ministre de la santé, Agnès Buzin, savait que l’épidémie ne resterait pas en Chine, n’avait ni masques, ni tests, ni pratiques de confinement ciblé pour les personnes contaminées.

Dans divers pays occidentaux, mais surtout aux États-Unis, suivis par un grand nombre de médias européens, s’est mise en place une rhétorique belliqueuse visant la Chine pour tenter de détourner l’attention des citoyens choqués par l’impréparation de leur pays et terrifiés par les effets ravageurs de la pandémie. Ainsi la Chine devenait le responsable des morts en Ehpad et de l’absence de masques ou de tests. Ces accusations se sont déployées dans l’espace public au moment même où les pays occidentaux entraient en lutte commerciale entre eux pour obtenir masques et ventilateurs ainsi que machines pour interpréter les tests en provenance de Chine. Les États-Unis ont utilisé l’argument monétaire pour s’octroyer des masques promis à la France, la France a elle-même un temps arrêté la livraison de matériels suédois destinés à l’Italie ou l’Espagne.

Les commentateurs occidentaux ont lié les critiques sur la pandémie à la nature du régime chinois, un régime autoritaire sous la férule du Parti Communiste Chinois (PCC). L’autoritarisme de la Chine, qualifiée de dictature par beaucoup de politistes[1], est patent et il s’est manifesté dans la première phase de la pandémie. Cependant, ce qui est absent des critiques occidentales est le haut niveau d’imbrication de la Chine dans les circuits commerciaux de l’hyper mondialisation marchande.

Prenons Ai Weiwei, le dissident chinois qui a vécu aux États-Unis et est maintenant installé en Allemagne, pour guide pour démêler l’écheveau des diverses propagandes. Ai Weiwei qui a été et continue d’être la cible des dirigeants chinois rappelle utilement que le monde des affaires occidental, notamment les grandes entreprises, est en parfaite coopération avec le parti communiste chinois. Les grands groupes occidentaux, comme Walmart ou Volkswagen, utilisent une main d’œuvre chinoise docile et très surveillée par les autorités pour fabriquer des produits vendus partout dans le monde. Un téléphone ou un ordinateur Apple sont en grande partie fabriqués en Chine dans une entreprise taïwanaise, Foxconn, même si la maison mère aux États-Unis empoche l’essentiel des bénéfices, déclarés en Irlande pour échapper à l’impôt dans des pays comme la France ou les États-Unis. Dans cette optique là, la Chine est un partenaire des capitalistes occidentaux. Son système politique communiste est en fait un système de capitalisme d’Etat qui n’hésite pas à réprimer les travailleurs.[2]

Non seulement la Chine est un maillon essentiel du capitalisme libre échangiste, mais elle achète aussi les bons du trésor américain ce qui permet aux États-Unis de vivre avec un déficit budgétaire énorme et ainsi de financer les guerres particulièrement onéreuses et meurtrières en Afghanistan ou en Irak.

La puissance de la Chine est en grande partie liée à sa place dans la globalisation voulue par les néolibéraux occidentaux.

On pourrait se demander pourquoi, dans un tel contexte, les pays occidentaux accusent la Chine de mensonges et retrouvent une rhétorique de guerre froide contre un pays qui est, au fond, leur partenaire, y compris dans les politiques antisociales et antisyndicales. Le contexte géopolitique fournit une explication.

La Chine est devenue la première puissance économique en valeur absolue et même si en pouvoir d’achat par habitant elle reste très loin des États-Unis, elle est devenue un « peer competitor », c’est à dire un rival systémique pour le leadership mondial ou l’hégémonie dans le monde. Tous les discours occidentaux sur l’absence de démocratie en Chine sont suspects précisément parce que l’autoritarisme chinois est une des raisons des délocalisations en Chine. Par ailleurs, les pays occidentaux ont des relations étroites, par exemple des ventes d’armes, avec des pays dictatoriaux comme l’Arabie saoudite, l’Égypte ou même l’Inde nominalement démocratique mais fort répressive envers ses minorités.

Il est donc légitime de formuler l’hypothèse que ce n’est pas l’autoritarisme chinois, indéniable, qui est la source première des critiques de la Chine, aux accents parfois sinophobes. La pandémie qui a certes débuté en Chine a aussi mis en lumière de façon particulièrement crue l’hyper dépendance des pays occidentaux convertis au néolibéralisme envers la Chine. Cette dépendance ne concerne pas que les masques mais aussi des secteurs industriels entiers ainsi que des flux financiers. Hillary Clinton s’était autrefois demandée comment on pouvait parler durement à son banquier, c’est à dire à la Chine. Aujourd’hui alors que la Chine est redevenue une puissance majeure, ce qu’elle avait été jusqu’au 18e siècle, la lutte pour l’hégémonie entre Chine et États-Unis est compliquée du fait que le néolibéralisme délocalisateur ainsi que la préférence pour les aventures militaires ont amoindri la puissance américaine en la rendant dépendante de son rival. Les États-Unis entourent la Chine de bases militaires et forgent des alliances avec les pays voisins de l’Empire du milieu, y compris le Vietnam[3] mais la Chine a compris que les voies de la puissance passaient plus par l’économie et le commerce que par des forces militaires qui comprennent l’arme nucléaire inutilisable.

Ainsi la question fondamentale autour du rôle de la Chine dans la pandémie n’est pas tant celle des mensonges, ni même de la nature autoritaire, voire totalitaire de ce pays, mais de la rivalité géopolitique entre l’hyper puissance américaine en déclin relatif et la montée en puissance d’un rival sur tous les plans, économique, scientifique et, de plus en plus, militaire.

 

En 2017, paraissait un livre d’un historien de Harvard, Graham Allison, qui s’interrogeait sur la probabilité d’une guerre entre ces deux candidats à l’hégémonie : Destined for War: Can America and China Escape Thucydides's Trap ? En ce domaine, comme en tant d’autres, la pandémie sert de révélateur de réalités sous-jacentes. Il convient de critiquer à la fois la Chine, sans tomber dans la sinophobie, et les États-Unis sans antiaméricanisme.

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[1] Lire : Stein Ringen, The Perfect Dictatorship, China in the 21st Century, Hong Kong, HKU Press, 2016.

[2] Lire une analyse de la complexité du rapport entre Etats-Unis et Chine : John Feffer, « Trump’s ‘Uncreative Destruction’ of the U.S.-China Relationship », Foreign Policy in Focus, 20 mai 2020 (disponible sur le Net).

[3] On pourra voir le documentaire de John Pilger : « The Coming War on China », disponible sur le Net.

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