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Corée du sud : le choix de confiner le virus, pas la population

Regards de chercheur.e.s

Corée du sud : le choix de confiner le virus, pas la population

par Eric BIDET, enseignant-chercheur en sciences de gestion, Le Mans Université, laboratoire ARGUMans, responsable du Master ESS (Économie Sociale et Solidaire) et de la Chaire ESS.

 

Avec moins de 280 décès liés au coronavirus pour un peu moins de 12000 cas détectés et une population totale d’environ 51 millions d’habitants, il est manifeste que la Corée du sud a géré l’épidémie de Covid-19 de manière beaucoup plus efficace que la plupart des pays européens et en particulier la France. Au cours des semaines passées, ce succès a suscité un nombre croissant d’analyses pour essayer de comprendre les raisons d’un tel succès dans la gestion de cette épidémie.

Les premiers commentaires ont cru voir dans la réponse sud-coréenne une forme de coercition peu envisageable en Europe, certains articles allant même jusqu’à présenter la Corée du sud comme un État ultra-autoritaire et répressif où la population serait muselée par le pouvoir politique et l’administration. Rappelons que les élections législatives qui se sont déroulées en pleine épidémie de coronavirus ont enregistré un taux de participation record à près de 70% et qu’il y a trois ans, des manifestations populaires et pacifiques de plusieurs millions de personnes ont fait plier un gouvernement corrompu et entraîné la destitution de sa présidente et sa condamnation à 25 ans d’emprisonnement.

 

Sont apparus ensuite des témoignages et des analyses plus objectives et surtout beaucoup plus documentés, notamment le rapport rédigé par le biologiste François Amblard. La plupart de ces analyses insistent à juste titre sur le rôle essentiel joué par la conviction fortement ancrée en Corée, tant chez les responsables politiques et administratifs que dans la population, que le port du masque est un geste essentiel à la fois pour se protéger du virus et surtout pour protéger les autres. Elles nous montrent surtout qu’une des caractéristiques majeures de la réponse qu’a choisie de mettre en œuvre la Corée, ce ne sont justement pas des mesures coercitives prises de manière autoritaire par les pouvoirs publics, mais des mesures justifiées, expliquées et largement acceptées par la population. Ainsi, la Corée n’a à aucun moment confiné sa population ou largement obligé ses commerces à fermer, même dans les clusters les plus actifs comme dans la ville de Daegu (2.5 millions d’habitants), et elle ne s’est que très tardivement résolue à fermer ses frontières autant d’ailleurs pour des raisons sanitaires que pour faire face à une demande croissante d’une partie de la population. Ironiquement, le principal point, finalement, où apparaît une convergence entre les situations française et coréenne, c’est peut-être sur le rôle central joué par les rassemblements religieux dans la propagation du virus.

Ce qui est caractéristique de l’exemple coréen, c’est que l’épidémie a pu être contenue grâce à une anticipation et une préparation en amont des acteurs décisionnaires qui ont su tirer les leçons des précédentes épidémies du SARS (2003) et du MERS (2015), un discours public stable qui a été en mesure de susciter une large confiance dans la population du fait de sa grande transparence et de sa cohérence et une forte réactivité des acteurs de la santé (publics et privés) qui ont été en capacité de mettre en œuvre dans des délais très courts des réponses innovantes adaptées. Autrement dit, ce ne sont pas les méthodes auxquelles recourt habituellement un régime autoritaire, mais des éléments propres à une démocratie solide et mature qui ont permis à la Corée de faire face efficacement au virus au contraire de la Chine (ou même de la France) où la réponse apportée a principalement reposé sur des mesures coercitives et autoritaires (le confinement et la fermeture des frontières, l’interdiction de la plupart des commerces) et où le discours public est resté souvent versatile, manquant de transparence et peinant de ce fait à susciter la confiance et l’adhésion. Pour autant, les décisions prises en Corée n’ont pas échappé à la controverse. S’est notamment posée la question de savoir s’il valait mieux désengorger les hôpitaux des régions les plus touchées au risque de favoriser la diffusion du virus ou plutôt déplacer du personnel soignant des régions moins touchées vers les zones en tension. Et la frange conservatrice de la société a tenté –sans grand succès- de faire de la gestion de l’épidémie un sujet électoral contre le gouvernement en place. Ces controverses montrent justement que les voix divergentes n’ont pas été étouffées par le pouvoir mais ont pu s’exprimer librement.

On savait que la Corée était une puissance économique de premier plan et un des pays les plus performants désormais en matière d’innovation technologique. On découvre avec cette crise que c’est aussi une puissance en matière de santé et un pays d’innovation sociale et que c’est en l’occurrence sa capacité à combiner innovation technologique et innovation sociale qui constitue la clé de son efficacité face au virus. On voit bien en effet se combiner dans la réponse apportée en Corée (test de dépistage, méthodes de test, traçage anonyme des personnes infectées) ces deux formes d’innovation, l’une ancrée dans le laboratoire et reposant sur la technologie et la reproductibilité, l’autre ancrée dans la pratique et reposant sur l’exemplarité et la capillarité. Ainsi le système de drive-test a été imaginé par un médecin, puis expérimenté par une clinique locale, avant d’être repris en différents endroits et finalement adopté par les pouvoirs publics qui l’institutionnalisent et le généralisent. L’application de tracking, qui permet de retracer les déplacements des personnes infectées, a été conçue par un développeur, puis largement reprise spontanément par la population, ce qui a finalement amené le gouvernement à la généraliser et la rendre obligatoire dans certains cas.

Dans l’exemple coréen, cette capacité d’innovation est en outre rendue encore plus efficace par la grande réactivité des différents acteurs qui raccourcit considérablement le cheminement et le délai entre l’idée, son expérimentation et son institutionnalisation. On peut y voir un avatar de cette culture de la vitesse qui est propre à la société coréenne moderne et qui touche jusqu’à l’administration qui montre une capacité à s’adapter très rapidement pour faire face à des situations exceptionnelles. Face à la menace potentielle que représentait le virus, dès le mois de janvier, pouvoirs publics, acteurs de la santé et industriels concernés se sont concertés et le délai habituel pour autoriser la mise sur le marché de tests de dépistage a été considérablement raccourci, ce qui a permis de réaliser rapidement une production de grande échelle et par la suite un dépistage massif de la population. Là encore, la réponse n’est pas passée par la réquisition forcée de l’outil de production industrielle, comme on a pu le voir aux États-Unis, mais par le dialogue et la mise en place d’un partenariat public-privé efficace. Même chose concernant la généralisation des méthodes de dépistage (au volant ou, plus récemment, groupées) ou de l’application smartphone qui permet de retracer les itinéraires suivis par les personnes infectées et d’identifier toutes les personnes qu’elles ont pu à leur tour infecter tout en préservant l’anonymat des individus.

 

Ce sont ces éléments, qui reposent à la fois sur l’anticipation, la réactivité et l’innovation, qui expliquent finalement comment la Corée a si bien réussi à confiner l’épidémie sans confiner sa population. Et la démarche mise en œuvre en Corée peut s’analyser à l’aune des processus propres à l’innovation sociale, qui sera le thème d’un prochain colloque international organisé par la Chaire ESS et le laboratoire ARGUMans en lien avec le projet Codynamics soutenu par la MSH Ange Guépin dans le cadre du CPER DI2L2S[1].

 

Quelques références utiles
  • Sur la gestion du Covid-19 en Corée

Amblard F., Comment la démocratie coréenne a dompté le Covid-19 ?, Mediapart 20 avril 2020 (avec un lien pour télécharger le rapport complet)

Kim J., La Corée du sud, le pays qui ne s’est pas cadenassé, Mediapart, 19 mars 2020

Dossier Le Point, Comment font les Coréens ?, 2 avril 2020

  • Sur l’innovation sociale

Bouchard M.J., Evers A. & Fraisse L. 2015. Concevoir l’innovation sociale dans une perspective de transformation. Sociologies pratiques, (2), 9-14      


Dandurand L. 2005, Réflexion autour du concept d’innovation sociale, approche historique et comparative, Revue française d’administration publique. vol. 115, no 3 


Guyon T., Chochoy N., Besançon E., 2013, L’innovation sociale, L’Harmattan  


Moulaert F., MacCallum D., Mehmood A., Hambouch A., 2013, The international handbook on social innovation, Edward Elgar

 

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[1] Le projet CODYNAMICS -Collectif de recherche sur les DYNAmiques de transforMation et Innovations CollaborativeS- est coordonné par Frédérique Chedotel (GRANEM) et Eric Bidet (ARGUMans) et implique des chercheurs des laboratoires ESO (Angers et Le Mans), LEMNA (Nantes), LIRIS et CREM (Rennes) et LEST (Aix). Pour plus d’informations sur CODYNAMICS: http://granem.univ-angers.fr/fr/publications/projets-de-recherches/codynamics.html

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