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Du jamais vu ? Réflexion d’un historien sur une pandémie inédite.

Regards de chercheur.e.s

Du jamais vu ? Réflexion d’un historien sur une pandémie inédite.

par Hervé Guillemain, enseignant-chercheur en histoire contemporaine, Le Mans Université, laboratoire TEMOS (Temps, Mondes, Sociétés - UMR CNRS 9016)

En ma qualité d’historien, j’ai contribué avec mes collègues à penser la santé du point de vue des patients. Alors que cette histoire s’est écrite dans un premier temps – et logiquement- du point de vue des savants et des soignants -, le récit s’est enrichi de nouveaux discours et de nouvelles pratiques.

 

Forte de ces contrepoints, l’histoire de la santé est devenue plus politique. Ce dont témoigne le Dictionnaire Politique d’Histoire de la santé (DicoPolHiS), inauguré en mars 2020 avec le soutien de l’Université du Mans et du laboratoire TEMOS (Temps, Mondes, Sociétés - UMR CNRS 9016).

Mars 2020, temps du premier confinement et moment clé de l’amorce d’une nouvelle interrogation sur les enjeux politiques qui influencent la gestion d’une pandémie, dont j’aimerais ici rendre compte, à partir du matériau proposé par DicoPolHiS et des débats menés dans le cadre de l’Espace Ethique des Pays de Loire sur la liberté d’aller et venir au temps de la Covid-19.

L’histoire peut nous aider à penser ces interactions entre le politique et le sanitaire. Elle ne nous aidera pas à évaluer la catastrophe. Les historiens ont été pris en défaut comme d’autres quand l’événement est survenu. Convoqués par les médias en quête de prophéties ou à tout le moins de comparaisons rassurantes, ils se sont parfois perdus dans le relativisme. Raisonnant à partir de la peste, du choléra et de la grippe, ils ont été comme d’autres, comme toutes et tous surpris. La pandémie de la Covid-19 est en effet en certains points similaires à bien d’autres.

 

Transport d'un navire soupçonné de choléra par un paquebot de la police sur la Havel près de Spandau, Allemagne, photo historique, vers 1893

 

L’unification virale et microbienne du monde s’est réalisée de longue date. La crainte de la dispersion pathogène, du choléra et de la fièvre des bateaux, guident dès le 19e siècle la mise en place de procédures de contrôles des navires transatlantiques à vapeur. La recherche éperdue du remède miracle en l’absence de traitement efficace (la quinine était déjà mobilisée durant la grippe dite espagnole) entraîne le recours aux masques et à la technique de la désinfection. Des controverses éclatent systématiquement sur les enjeux politiques et économiques de la gestion épidémique. Même la résistance aux vaccins existe depuis l’invention de la technique utilisée contre la variole vers 1800.

 

Mais cette pandémie désarçonne l’historien a plus d’un titre. Alors qu’habituellement le malade se voit - le grippé tousse, le cholérique meurt bleu de cyanose, le pestiféré présente des ganglions - aujourd’hui le mal est invisible puisqu’une partie importante des cas sont a-symptomatiques. Pourtant la progression de l’épidémie n’a jamais été autant visible. Nous suivons en direct, heure par heure, dans les moindres recoins du globe, le nombre de nouveaux cas et les taux de surmortalité qu’ils entrainent. Les applications téléphoniques signalent la présence de l’agent menaçant mais toujours à retardement. Nous avons toujours un temps de retard. Du jamais vu ! L’angoisse de nos contemporains se loge en partie dans cette représentation mentale impossible d’un virus invisible dont la diffusion est observable en direct. Elle s’alimente également des contraintes inhérentes à la nature du nouveau mal. La question de la liberté d’aller et venir se pose ainsi dans des termes radicalement nouveaux mais avec des moyens très anciens : isolement, quarantaine, freins à la liberté de circulation.

 

L'épidémie de Covid-19 en temps réel [capture]

 

Les débats autour du Black Friday ou de la définition de ce qu’est un commerce non essentiel montrent que la bonne marche de l’économie pèse toujours sur la manière dont les autorités gèrent la liberté de circuler des individus en temps d’épidémie.
Durant la dernière grande peste surgie à Marseille au début du XVIIIe siècle, la rupture de l’embargo portant sur le débarquement de marchandises dans la ville a été fatal à des milliers d’individus avant que l’on isole la cité avec des moyens que nous connaissons bien aujourd’hui, telle que l’exigence de présenter un billet de santé à l’entrée.

Au 19e siècle lorsque se sont développés le commerce maritime et les migrations internationales avec les navires à vapeur, les épidémies pouvaient se diffuser plus vite. Les autorités ont géré différemment les restrictions de liberté en déplaçant les espaces de quarantaine gênants pour le flux commercial. Par exemple lorsque l’Europe était menacée par le choléra venu d’orient, la peur générée par la circulation de populations des pèlerins de la Mecque, notamment ceux qui viennent d’Asie et passent par la mer rouge, a été l’objet de discussions dans des conférences internationales qui poussent à déplacer les espaces de quarantaine du continent européen - libre de commercer - vers l’Afrique du nord et l’orient. On a donc externalisé la quarantaine afin de protéger les libertés commerciales européennes (voir l’article de Sylvia Chiffoleau sur DicoPolHiS).

 

Chaque épidémie repose la question de la libre circulation des individus. Par exemple la grippe espagnole qui survient à la fin de la Grande guerre (1918) pose la question du droit des soldats à la permission. L’État sait que les soldats de retours dans les trains vont contaminer massivement les familles mais il se refuse à supprimer ces dernières de peur de saper le moral de l’armée (voir l’article de F.Vinet sur la grippe). La santé des populations est donc prise dans un ensemble de facteurs politiques qui la dépasse.


Lors de certaines épidémies se prolongeant dans la longue durée, on a aussi pu créer de nouveaux lieux de relégation. Lorsque la tuberculose a été érigée en fléau social au début du XXe siècle, non seulement des sanatoriums  ont été édifiés mais des pavillons spécifiques d’isolement ont été attribués aux patients tuberculeux dans les hôpitaux.
Dans les asiles d’aliénés, une triple peine touche des malades internés, isolés dans l’institution avec de moindres droits, aggravant leur cas compte tenu de la sur-concentration de contagieux. A cette époque cette situation ne fût guère dénoncée.
Aujourd’hui la double peine des patients des hôpitaux psychiatriques, des prisonniers ou des pensionnaires des Ehpad est un peu mieux connue mais n’en reste pas moins une réalité terrible.

L’exemple le plus marquant est peut-être celui de la lèpre qui a donné lieu à la production de nouveaux espaces de relégation des pauvres malades en Amérique du sud au début XXe siècle. Ces léproseries furent très critiquées par le jeune médecin Ernesto Guevara de la Serna (pas encore dit le « Che ») dans les années 1950 alors qu’il fait son voyage initiatique en Amérique du sud. C’est au contact de cette réalité de la privation de liberté des pauvres malades lépreux du Pérou et du Brésil qu’il construit son discours révolutionnaire. La léproserie de San Pablo de Loreto illustrée dans le beau film Carnets de voyage, ce n’est pas si loin de la ville de Manaus, aujourd’hui sinistrée par la Covid-19.

 

Les personnes touchées durant les pandémies ne sont jamais les mêmes. La grippe de 1918-1919 touche de jeunes adultes fatigués et dénutris. Le choléra touche riche et pauvres indistinctement au 19e (le président du conseil en meurt à Paris en 1832).

Aujourd’hui ce que montrent les enquêtes sur la sociologie des morts, c’est nous le savons, outre le fait que la pandémie touche plus les personnes âgées et les hommes affaiblis par des facteurs de comorbidité, le fait qu’elle frappe distinctement les milieux sociaux. Des chercheurs ont pu expliquer qu’on pouvait considérer la Covid-19 comme une pandémie raciale (ce qui est une évidence pour les États-Unis ne l’est pas pour la France compte tenu de l’absence de données sur les origines des patients). Mais on sait que travailleurs pauvres issus de l’immigration ou les habitants des quartiers défavorisés payent un lourd tribut à cette pandémie, particulièrement ceux.celles qui vivent dans les foyers surpeuplés et ceux qui travaillent dans les abattoirs. Face à ce phénomène l’historien est renvoyé à des situations anciennes.

 

Scène de la peste de 1720 à la Tourette (Marseille), tableau de Michel Serre

 

Durant l’épidémie de peste de Marseille au 18e siècle on enferme prioritairement les vagabonds et on isole en premier les quartiers pauvres. Il existe toujours un traitement différentiel des espaces et des groupes sociaux en temps d’épidémie. Mais – c’est aussi du jamais vu – au temps du covid l’isolement prend un autre sens puisqu’il est présenté comme un geste altruiste, le confiné réalisant un geste solidaire à l’égard des populations fragiles.

La conciliation entre sécurité sanitaire et liberté individuelle répond selon les contextes et les épidémies à des facteurs historiques toujours opérants aujourd’hui, mais ils sont exacerbés par le caractère particulièrement vicieux de ce virus qui teste toujours plus nos sociétés dans leurs fondements et leurs certitudes.

 

L’éclosion des épidémies massives a souvent généré des débats politiques sur les modes de gouvernance (voir le texte de P.A. Tortosa et de Pierre Nobi sur la fièvre jaune). La covide amplifie ces questionnements qui met par exemple en comparaison les  « modèles » chinois, néo-zélandais, coréen, suédois, européen et etats-unien. Parmi les choses véritablement nouvelles qui surgissent aux yeux des historiens c’est notamment le débat qui s’instaure sur l’effet social et psychologique des mesures d’isolement notamment sur les personnes fragiles et sur la jeunesse. Il ne me semble pas que l’on se soit jamais posé ce type de questions dans l’histoire. Ce qui devrait ouvrir un espace plus vaste de débat sur notre définition de la santé dans toutes ses dimensions, physiques, mentales et sociales.

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