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Hijab Decathlon : la liberté du commerce face aux « valeurs »

The Conversation

Hijab Decathlon : la liberté du commerce face aux « valeurs »

  D'un point de vue légal, Decathlon a parfaitement le droit de commercialiser le produit controversé. Oneinchpunch / Shutterstock

 

Hugo Gaillard, Le Mans Université

Rappelons-nous du burkini, ce vêtement de plage porté par quelques femmes musulmanes sur certaines plages françaises qui avait fait l’objet en 2016 d’un nombre plus important d’articles à son sujet que le nombre de burkini réellement observés. Ont suivi des arrêtés d’interdiction… annulés par la justice, car infondés. Souvenons-nous également du cas de ce maire d’une ville française qui demandait à un magasin de vêtement d’agir contre le port du voile d’une de ses caissières à la demande d’usagers de la commune.

Aujourd’hui, c’est au tour de Decathlon de se retrouver au cœur d’une polémique après l’annonce de la mise en vente d’un modèle de hijab (que nous traduirons par foulard) de running (que nous ne traduirons pas) pour répondre à « un besoin sportif ». Face à la pression et aux « menaces » reçues par certains de ses employés, l’enseigne de sport a finalement renoncé à sa commercialisation le 26 février.

Liberté de commerce

Certains responsables politiques voyaient dans la commercialisation du hijab de course « une soumission à l’islamisme » de la firme et « un renoncement aux valeurs de notre civilisation ». L’actuelle ministre de la Santé, Agnès Buzyn, a par ailleurs affirmée qu’elle « aurait préféré qu’une marque française ne fasse pas la promotion du voile ». Un autre politique encore, a lui appelé au « boycott » pur et simple de la marque.

Personne ne semble remettre en question la liberté de Decathlon de vendre un tel produit (par ailleurs d’autres équipementiers le font déjà, ce qui d’ailleurs induit des enjeux de concurrence). Ce qui est reproché au groupe français, c’est un renoncement aux « valeurs de notre civilisation ». En tant que représentants de l’état, il ne semble pourtant pas réellement de la responsabilité des membres du gouvernement d’intervenir concernant une situation qui ne s’oppose pas à la loi commune, Decathlon ayant parfaitement le droit de commercialiser le hijab de course.

Le cadre républicain français garantit en effet que l’État ne reconnaît que des citoyens, qui jouissent et bénéficient par le cadre laïc d’une liberté de croyance et d’une liberté de culte. Cette dernière liberté doit être garantie dans toutes les situations, et courir en est une de ces situations. Or, si l’État est laïc, la société ne l’est pas. S’il n’y a pas de statistiques sur le nombre de femmes qui portent le voile en France, toujours est-il qu’elles sont nombreuses, et témoignent pour bon nombre d’entre elles d’un sentiment d’appartenance à la nation incarné par les droits dont elles bénéficient et les devoirs qu’elles respectent.

D’autres équipementiers commercialisent le hijab de running. Capture d’écran du site de Nike.

« Je préfère la liberté des femmes » à la liberté de commerc) a objecté Gérald Darmanin, le ministre de l’Action et des Comptes publics, interrogé sur la polémique. Mais à considérer cela, ne peut-on pas observer que dans de nombreux pays où la loi est d’inspiration religieuse, le sport y est restreint en accès aux femmes ? Le sport est depuis longtemps et en tous lieux considéré comme émancipateur, comme transcendant les différences, visibles et invisibles. Si cette fonction est réelle et effective, n’est-il pas souhaitable que toutes et tous y accèdent sans pour autant se renier ou avoir recours à du bricolage douteux sur le plan sanitaire (tissus non prévus pour le sport, risque d’évanouissement) ?

La laïcité ne s’est jamais occupée des vêtements

L’entreprise est un acteur économique qui fait l’analyse d’un besoin, d’une demande, qu’elle observe avec ses lunettes d’acteur privé, et donc avec sa propre subjectivité. Le terrain du débat d’idées et de l’opinion reste davantage investi sur la forme que sur le fond, comme l’illustre une nouvelle fois le cas du hijab Decathlon.

Les réactions virulentes relèvent donc davantage du fantasme de la sécularisation intégrale de l’espace public sous couvert d’une conception biaisée de la laïcité, qui ne s’est jamais occupée de la manière dont s’habillent les citoyens. Il y a plus d’un siècle déjà, Aristide Briand, rapporteur de la loi de 1905, déclarait au sujet de la l’interdiction éventuelle de la soutane :

« La soutane une fois supprimée […] si l’église y trouvait son intérêt, l’ingéniosité combinée des prêtres et des tailleurs aurait tôt fait de créer un vêtement nouveau […] pour permettre au passant de distinguer au premier coup d’œil un prêtre de tout autre citoyen. »

Une citation qui montre encore une fois qu’il est davantage nécessaire pour ceux qui le souhaitent de s’intéresser aux déterminants du port d’un signe plutôt que de réduire les possibilités de le porter à ceux qui le portent. Ils prennent ainsi le risque de générer du repli, et pourquoi pas in fine de renforcer la pratique qu’ils déplorent… Et pendant ce temps-là, la presse internationale se gausse d’une énième polémique dont la France a le secret.The Conversation

Auteur : Hugo Gaillard - Doctorant en sciences de gestion et chargé de cours en GRH à Le Mans Université.
Cet article est republié à partir de http://theconversation.com sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

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